artiste - éleveur d’icebergs

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impétueux, nous cherchions à dompter l’infini

Texte rédigé par Barthélemy Antoine-Lœff pour la revue Culture et Recherche n°145, Création artistique et urgence écologique

« L’iceberg qui flotte en solitaire porte le spleen de la fragile condition humaine1. » Il y a 10 000 ans, les glaces du système Arctique se stabilisent, donnant naissance au plus jeune et au plus fragile écosystème terrestre.
Les 10 000 ans qui suivront seront, pour les historiens, l’ère de l’homme civilisé. De là à dire que notre mode de vie actuel est rendu possible par la cryosphère, cette magnifique peau de glace, il n’y a qu’un pas. Pourtant, notre manière d’habiter le monde est venue percuter cette nécessaire condition qu’offrent

les glaciers, les calottes polaires ou le permafrost dans la stabilité du climat: en quelques centaines d’années, nous sommes devenus une force tellurique qui change la face de la Terre2

J’entretiens une affection particulière pour ces ter- ritoires arides de minéralité. Là-bas, il faut délaisser le rythme circadien au profit de la lenteur des glaciers. Ma première entrée dans les mondes polaires s’est faite dans la nuit, à la lueur des aurores boréales et de leur énergie. De cette lumière, j’essaie de conserver la poésie malgré le désastre en cours. « Là où le glacier a rencontré le ciel, seul le ciel demeure3. » Après tout, c’est lorsque la nuit tombe que l’on fait naître des rêves et des mondes.

En 2017, The White Wanderer, un iceberg de 5 800 km2, se détache de la barrière de Larsen en Antarctique. L’image fait le tour des écrans et devient l’un des nombreux marqueurs d’une déstabilisation éclair des zones polaires due aux activités humaines. L’installation Larsen C (2017) compose une image contemplative et effrayante qui raconte la tragédie en train de se jouer avec, pour personnage principal, l’humanité en marin ayant oublié sa vareuse à terre avant de sortir en mer4.

Depuis, le sujet de la disparition de la cryosphère est devenu le support de plusieurs récits qui explorent la fin d’un monde, l’énergie, l’ironie derrière l’exploitation des ressources, la rentabilité de la réparation du climat ou encore les enjeux géopolitiques liés à la déstabilisation des zones polaires.

Vaillant pour toujours, fragile comme l’éternité


Pour comprendre le temps des glaciers, il faut vivre avec... ou en élever un. Tipping Point (2020) présente un glacier sous perfusion5. Est-ce l’un des derniers glaciers dont on souhaite conserver la relique pour l’éternité – mes travaux ont cela en commun qu’ils tentent de maintenir en vie des phénomènes en train de s’effondrer – ou s’agit-il d’un nouveau glacier créé par un dispositif fictionnel de laboratoire ? Le récit est délibérément ouvert pour laisser à chacun le choix de l’interprétation, tout en portant la voix des glaciers qui meurent6.

Depuis la pandémie, je déplace l’installation à vélo de maison en maison, invitant chacun à prendre part à son élévation, à adopter le rythme du glacier pendant quelques semaines avant de passer le relai aux suivants. Âgé de 14 789 gouttes d’eau, il lui faudra une éternité avant d’être relâché. L’image peut prêter à sourire ; elle n’en reste pas moins dramatique face à l’état actuel des glaciers et le temps qu’il a fallu au système Terre pour les faire naître.

Ce mode d’exposition hyperlocalisé m’a amené à repenser en profondeur mon rapport au temps et à l’espace, appliqué à la monstration, aux échelles, au transport ou à la création elle-même en invitant chacun à prendre part au récit.

Prendre conscience qu’un monde disparaît sous les effets des dérèglements climatiques passe aussi par le fait d’intégrer la notion de limite des ressources7. Il y a un contre-sens à se revendiquer artiste à la croisée art-science-technologie et ignorer que nous créons dans un monde fini, surtout lorsque le sujet principal de recherche est lié à l’impact de l’être humain sur son environnement. Cela va jusqu’à questionner l’utilité de mon travail dans l’urgence d’un changement qui ne vient pas. Pourtant, en côtoyant glaciologues, cli- matologues, astrophysiciens, il paraît évident que l’art tient un rôle pour porter une voix complémentaire : si les chiffres ne suffisent pas à faire changer un système, la sensibilité d’un récit peut-elle y contribuer ?

Le grain de sable de la fin du monde


Mes déplacements se font à vélo plutôt qu’en avion, que ce soit pour me rendre à une exposition à 70 km de chez moi, à la Mostra de Venise8 ou à un workshop en Lettonie. Ces trajets constituent une réintégration de la lenteur comme système de pensée; l’énergie n’est pas infinie. Celle produite en pédalant permet de se mouvoir ; elle est tangible par les effets qu’elle produit sur le corps. À l’inverse de l’avion, du bus ou du train qui utilisent une énergie inquantifiable pour l’utilisateur qui se retrouve transporté dans et par une enveloppe.

J’utilise également des limites dans mes créations. Pour Tipping Point, cette limite est l’énergie dépensée par le dispositif pour maintenir le glacier en vie. De manière arbitraire, elle a été fixée par le chargeur d’un ordinateur. Ce choix ne permet malheureusement pas de répondre à la question « comment créer de manière vertueuse ? », mais il permet de répondre par un ordre de grandeur tangible sur la quantité d’énergie consommée par l’œuvre. Et de prolonger le récit.

Ces réflexions liées aux ressources sont d’autant plus présentes que j’emploie dans mes créations des outils numériques et technologiques dont le coût en ressources explose9. Le Grain de sable primordial (2017) amène, avec un peu d’ironie, l’éventualité de la fin du numérique en présentant le grain de silicium comme une espèce en voie de disparition...

Le brouillard obstrue nos arrogances10


Plutôt que d’amener à ralentir et à appeler à la sobriété, les nouveaux régimes climatiques qui s’installent ont introduit un espoir étrange et un autre rapport au temps : pouvons-nous modifier la trajectoire climatique qui s’en vient ? En avons-nous encore le temps, les capacités, les moyens? Le techno-solutionnisme – numérique, géoclimatique, chimique – revient fréquemment comme possible mais nous aidera-t-il à garder la tête hors de l’eau ?

Ce qui disparaît se transforme immédiatement en éternité (2021) fait appel à l’intelligence artificielle et aux algorithmes évolutionnistes pour résoudre un problème d’optimisation climatique : trouver la forme de l’iceberg la plus résiliente, celle qui mettra le plus long temps à fondre, de manière à réparer la cryo- sphère. N’est-il pas absurde de vouloir optimiser un écosystème qui a évolué pendant des millions d’années si ce n’est pour augmenter le rendement de nos activités de manière à ne pas modifier nos modes de vie ?

Et si cela était rentable de réparer le climat ?


L’Arctique est actuellement le théâtre d’un certain nombre d’enjeux liés à l’exploitation des ressources qui se libèrent grâce aux dérèglements climatiques. Loin de tout, l’Antarctique semble oublié de ces enjeux ; pourtant, son sous-sol regorge de charbon, pétrole, gaz, minerais. Quant à sa surface, le continent blanc représente la plus grosse réserve d’eau douce au monde. Territoire neutre, démilitarisé, réservé à l’étude scientifique, l’Antarctique est protégé par un traité qui écarte toute possibilité d’exploitation de ses ressources jusqu’en 2048. Ce traité sera renégocié en partie de par l’enjeu géostratégique que représente le continent.

La Manufacture Poétique d’Icebergs Artificiels (2017-2023) trace une fiction de ce qui peut advenir de ce continent en prenant appui sur ce qui est en Arctique, comme si l’exploitation du Nord était une préparation pour s’attaquer au Sud lorsque toutes les conditions seront favorables. « La dernière zone neutre met fin à son dialogue silencieux11. »

La banquise est paradoxalement l’un des écosystèmes les plus fragiles de la planète, et l’une des clés de voûte de notre existence. Ce qu’il se passe en Arctique ne reste pas en Arctique. Tout comme pour les peuples autochtones du Grand Nord, la banquise est également un vecteur de vie sociale. En se fracturant, en disparaissant, cette banquise ne pointe-t-elle pas la fragilité des liens humains qui, à tout moment, peuvent rompre ?

1. Olivier Remaud, Penser comme un iceberg, Actes Sud, 2020, p. 36.
2. Esprit de l’ouvrage de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène. La Terre, L’Histoire et nous, Seuil, 2013.
3. Andri Snær Magnason, Du temps et de l’eau. Requiem pour un glacier, Alisio, 2021, p. 194.
4. Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, Gallimard, 2010. Le roman s’ouvre sur la mort de Bardur, un marin ayant oublié sa vareuse à terre pour avoir trop lu de poésie.
5. Projet soutenu par le MAIF Social Club.
6. Selon le rapport spécial sur les océans et la cryosphère du GIEC de 2019, l’essentiel des glaciers devraient perdre 80 % de leur masse glaciaire d’ici 2100.
7. Intertitre en écho à Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde, La Découverte, 2017.
8. Cet article est écrit sur la route vers la Mostra de Venise qui soutient mon prochain projet intitulé The White Saboteur. J’aurai parcouru 2 245 km à vélo en traversant les Alpes pour éviter de prendre l’avion.
9. Selon le collectif Green IT, il nous reste 30 ans de numérique : https:// www.greenit.fr/etude-empreinte- environnementale-du-numerique- mondial/
10. Extrait de Disqualifier l’Univers, collaboration avec Vanessa Bell : https://microresidences. contourspoesie.com/artistes/ bartelemy-antoine-loeff/
11. Ibid.



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